Remettre à l’honneur l’esprit entrepreneurial

jeudi 9 octobre 2014 - Repères N° 23 - septembre 2014

J’ai l’esprit casanier et l’instinct voyageur », écrit Victor Hugo, et l’adage semble correspondre
aux écrivains. Il correspond pourtant à un autre type d’artiste, l’entrepreneur. L’esprit
casanier, ce n’est pas le manque d’aventure mais le fait d’aimer le lieu où l’on vit. Et les
« chez soi » ne sont pas exclusivement privés. Créer une entreprise suppose d’aimer autant
l’ici que l’ailleurs. C’est là une conjugaison très particulière, un esprit d’aventure et d’ouverture
au service d’un projet, d’un lieu si dématérialisé soit-il. Au XXIe siècle, entreprendre peut revêtir
tant de visages. Mais les grands invariants restent les mêmes. L’esprit pionnier. Le courage.
La vision. L’espérance. L’autonomie. Un sentiment de liberté même si l’on n’en a pas l’illusion.
Une certaine idée du partage aussi, car la route est commune. Pour réussir, une entreprise doit
trouver des alliés chez les autres.
Aujourd’hui, il faut rêver la forme comme le fond. Révolutionner les modes
de gouvernance comme ceux de la production. Que l’objet créé soit
nouveau ou pas, l’idée d’entreprise est toujours à réinventer. Et la réinvention
est moins technique que symbolique. Nulle attitude naïve ici. La plupart
d’entre nous vivront leur vie, et les forces de transformation qu’elle génère,
au travers de l’entreprise et du travail afférent. La grande histoire passe par
cette petite histoire de l’inventivité ordinaire humaine, au service du plus
grand nombre. Le défi est loin d’être anodin. Entreprendre est devenu la
manière de faire l’histoire. Et pour tous un choix politique, car entreprendre
c’est choisir le type de responsabilité sociale que l’on est prêt à assumer.
C’est décider d’une manière d’être au monde économique, et au monde
tout court. L’affaire n’est donc – définitivement – pas anodine.
Entreprendre, c’est l’inédit de l’individuel et du collectif car il faut être une
singularité, talentueuse de surcroît, et penser collectif. Faire réseau est un
impératif supplémentaire. Trouver son n+1, toujours. Dans son domaine
et hors de son domaine, car il faut préserver les sources d’inspiration. Être un entrepreneur,
c’est toujours faire plusieurs métiers autour d’un métier phare. Ce sont toujours des nouvelles
formes de compétence à acquérir. Une révolution culturelle et stratégique permanente, tout
en sachant maintenir une identité reconnaissable. Une véritable gageure. Mais l’aventure
en vaut la peine car elle donne le sentiment indépassable de changer sa vie et celle des
autres. Á ceux qui défendent, comme idée régulatrice de l’agir entrepreneurial, la maxime de
l’impossible, j’en propose une autre, celle de Jankélévitch : ose faire ce que tu peux effectivement
faire. En somme, une entreprise toute humaine.

Cynthia FLEURY*

Cynthia Fleury est une philosophe psychanalyste. Elle enseigne notamment la philosophie politique à l’American
University of Paris, est chercheur au Muséum national d’histoire naturelle, maître de conférences à l’IEP de Paris,
et chargée d’enseignement à l’École polytechnique. Elle a été nommée en 2013 membre du Comité consultatif
national d’éthique.